Le système français de retraite fait dépendre l’âge de départ de la durée de carrière : est-ce justifié ?
Dans le système français, l’accès à la retraite à taux plein repose principalement sur la validation d’une carrière complète, davantage que sur l’âge. Pour beaucoup, ce principe semble naturel, et il est aujourd’hui rarement remis en question. Est-il pour autant vraiment justifié ?
Ce système peut engendrer des écarts importants : certains peuvent partir à taux plein dès 60 ans, tandis que d’autres doivent attendre 67 ans, et donc vivre potentiellement 7 années de retraite en moins – même s’ils ont in fine travaillé aussi longtemps !
Ces différences n’apparaissent en fait équitables que si elles corrigent des inégalités sociales de mortalité. C’était l’idée à l’origine des réformes des années 1970 et 1980 : permettre de partir au taux plein dès 60 ans si l’on avait une carrière complète était supposé bénéficier avant tout aux ouvriers et employés, qui avaient commencé à travailler plus tôt et vivaient moins longtemps.
Mais cette hypothèse a-t-elle été vérifiée ? Jusqu’à récemment, les études sur la mortalité se concentraient sur des critères comme le revenu, le diplôme ou la catégorie socioprofessionnelle. Or ces variables ne reflètent qu’imparfaitement l’âge d’atteinte du taux plein. On le voit bien en regardant par exemple qui sont les personnes qui ont, historiquement, le plus bénéficié de la retraite au taux plein à 60 ans. C’est entre le niveau médian et le seuil des 20 % les plus aisés que la part de bénéficiaires est la plus haute, et ces 20 % les plus aisés en ont bénéficié plus souvent que les 20 % à plus faible pension.

Étonnamment, en revanche, les écarts d’espérance de vie selon l’âge auquel les divers assurés atteignent le taux plein n’avaient jamais été estimés jusqu’à aujourd’hui. Deux nouvelles publications, un Dossier de la DREES et une note de l’IPP, apportent des réponses nouvelles à ce sujet. Elles montrent que, si les assurés (non reconnus inaptes) ayant commencé à travailler très tôt (avant 18 ans pour les femmes, avant 20 ans pour les hommes) ont bien une espérance de vie plus faible, il n’y a guère de différences après.
Les écarts de durée de vie, que ce soit selon l’âge de début de carrière ou l’âge d’atteinte du taux plein, restent par ailleurs dans une fourchette de 2-3 ans max, soit beaucoup moins que les écarts d’âges d’octroi du taux plein. C’est vrai aussi pour l’espérance de vie selon l’âge auxquels les assurés atteignent le taux plein, qui reste bien en-deçà des écarts théoriques qui seraient cohérents avec une hypothèse de corrections des inégalités sociales de durée de vie.

Conséquence : la durée (espérée) de retraite est toujours plus longue pour les personnes qui atteignent le taux plein le plus tôt, hommes comme femmes. Cela reste vrai si on prend en compte, par exemple, la durée de retraite sans perte d’autonomie.
Ces résultats suggèrent qu’il serait pertinent, a minima, de réinterroger le rôle primordial donné à la durée pour déterminer l’âge de départ à la retraite dans le système français. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faille supprimer toute modulation de l’âge d’atteinte du taux plein, ni revenir aux règles d’avant 1983. D’autres solutions sont possibles, et la note IPP fait une proposition en ce sens.